A l'approche de la présidentielle, grosse inquiétude chez Les Français d'abord...

A l'approche de la présidentielle, grosse inquiétude chez Les Français d'abord...
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SIGNE APHATIE - "Puisque le vrai nous est inaccessible, allons vers le vraisemblable" (Brutus)

Elle s'amusait parfois du manque de fraternité dans leurs échanges, et jusque dans leurs relations humaines. "Pour un parti qui prône l'amour de la France et l'union des Français, ça la fout mal", confia-t-elle un jour à une amie. Elle savait aussi que c'était là que se se situait l'essence de son pouvoir. Par leurs répétitions, les affrontements et les débats la plaçait sans cesse au centre de leur vie commune, dans une position d'arbitre ou de recours, ce qui la conduisait à attiser les inimitiés plutôt qu'à essayer de rapprocher les caractères. Ceux qui l'observaient dans son travail quotidien de présidente du mouvement "Les Français d'abord", n'en doutaient pas: Marianne Lepresen maîtrisait parfaitement l'art de la politique.

Ce matin d'avril, à un an exactement du premier tour de la prochaine élection présidentielle, elle s'apprêtait à ouvrir une réunion de travail dans laquelle elle plaçait beaucoup d'espoir. Face à elle, dans son bureau de présidente, une pièce modeste, à peine décorée, se trouvaient les trois personnes qu'elle jugeait incontournables dans son parti, et qui, pour cette raison, ne cultivaient pas entre elles de cordialité particulière.

En face d'elle, de l'autre côté de sa table de travail en bois brun acheté dans un Conforama voisin, se trouvait Fabien Pierrot, vice-président des Français d'abord. Elle appréciait la rapidité de sa pensée en toutes circonstances, normal pour un énarque, son sens de la flagornerie, qui disait sa compréhension intime du pouvoir et des luttes qu'il impose, et son ambition enfin, celle d'un jeune homme pressé qui n'a pas encore atteint quarante ans. Fabien Pierrot voulait tout, en sachant très bien ce qu'il ne lui fallait pas désirer, c'est à dire la première place dans le parti, et l'honneur de le représenter à la présidentielle, deux fonctions qui lui étaient réservés, à elle, et à elle seule.

Toujours en face et à sa gauche, avait pris place Loïc Apraud, bientôt la cinquantaine, rond de corps et étroit d'esprit. Il était tombé dans la marmite du nationalisme politique dès son adolescence et avait conquis ses galons à force de travail sur le terrain, et de manœuvres dans l'appareil. Il n'avait jamais aimé la morgue dominatrice de Fabien Pierrot et détesté son ascension dans le parti, qu'il jugeait trop rapide, dangereuse pour la cohésion du mouvement. Mais c'était la présidente qui en avait décidé ainsi, et il n'objectait rien aux choix de la présidente pour la mauvaise raison qu'étant son compagnon dans leur vie privée, il préférait la paix de son ménage à l'acharnement dans la défense des intérêts du parti.

A droite de Marianne Lepresen, lui faisant face elle aussi, à la fois timide et effrontée, curieux mélange qui séduisait les militants, se tenait sa petite cousine, Mauricette Lepresen. Blonde, comme sa parente, elle accomplissait avec une apparente et déconcertante facilité un parcours politique qui n'était pas de son âge, puisqu'elle n'avait pas encore trente ans. Députée, présidente de la fédération de son département d'élection, elle avait été plébiscité, lors du dernier congrès des Français d'abord, au moment du vote pour la composition du Comité central, ce qui avait heurté la présidente, habile cependant à dissimuler sa contrariété derrière un large sourire.

Les deux femmes ne s'aimaient pas, avaient même du mal à se comprendre. L'aînée jugeait sa cadette péremptoire, peu à l'écoute des autres et de leur expérience, et aussi, hautaine, presqu'un peu coincée, dans ses rapports humains comme dans l'approche des problèmes qu'une société individualiste impose à des dirigeants politiques.

De son côté, la jeune fille jugeait la tutelle de sa cousine pesante, laissant peu de place au débat et à la confrontation des idées. Elle la percevrait comme agressivement jalouse de son pouvoir, et presqu'exclusivement préoccupée par lui, ce qui lui semblait être une attitude archaïque, en rupture avec la fraîcheur de la jeunesse qu'elle même pensait, de bonne foi, incarner. 

Malgré tout, les deux femmes cohabitaient en évitant au maximum les éclats, car l'une et l'autre savaient le profit qu'en tireraient leurs adversaires respectifs, dont ni l'une, ni l'autre, ne manquaient. 

Cette réunion était particulière, hors de tout cadre statutaire, et pas même inscrite dans l'agenda de la vie du parti. Une réunion secrète en quelque sorte, même si chacun des participants imaginaient qu'elle serait connue de tous, dans l'heure, au siège du parti.

"Nous avons un problème, attaqua sans détours Marianne Lepresen, d'une voix qui était toujours forte, même quand elle essayait d'en moduler le son. Vous voyez les sondages qui s'accumulent pour l'année prochaine. Nous sommes assurés d'un gros score au premier tour, le plus souvent d'ailleurs supérieur à celui de nos adversaires, mais nous nous nous plantons tout le temps au second, ce qui est quand même décourageant."

Mauricette Lepresen regardait sa cousine avec placidité, attentive à réprimer le sourire qui torturait ses lèvres. Ce "nous" de majesté était bien son genre, pensa-t-elle, faussement collectif et authentiquement mégalomane. Même pris au premier degré, il sonnait faux. Elle mènerait sa campagne seule, sans écouter grand monde, hormis peut-être ce Pierrot qu'elle cernait mal, et qui ne l'intéressait guère. Parfois, Mauricette se demandait ce qu'elle faisait dans la politique, et parfois elle ne trouvait pas la réponse.

"Le but de notre réunion est simple, reprit la présidente. Je veux que nous regardions en face cette difficulté, que nous réfléchissions à ce qu'il faut modifier ou changer pour gagner au second tour. Sans ça, ce n'est pas la peine de continuer à se crever la paillasse. Si vous en êtes d'accord, nous nous retrouverons une fois par semaine, tous les quatre, jusqu'à la fin juin, de telle manière que nous soyons vraiment opérationnels à partir de septembre." 

Fabien Pierrot remua légèrement la tête, et sans que rien d'autre de son corps ne bouge, ni les mains, qu'il tenait l'une sur l'autre devant son ventre, ni les pieds, ni le bassin, il objecta avec ce débit rapide, dénué de la moindre hésitation, qui horripilait la plupart des dirigeants des Français d'abord:

"C'est une situation assez inconfortable, Marianne. Notre réunion ne correspond à aucune instance du parti. Nous allons discuter de choses importantes et stratégiques pour la prochaine élection présidentielle sans y associer les instances légitimes du mouvement. Ceci peut créer des tensions préjudiciables pour la campagne elle-même."

Marianne Lepresen le regarda avec une apparente sévérité. Elle observa du coin de l'œil que Loïc Apraud, une fois n'est pas coutume, approuvait le propos qui venait d'être tenu. Et elle se réjouit intérieurement de la scène, si caractéristique, selon elle, de la comédie humaine que met souvent en scène la politique.

Ce rendez-vous à quatre, c'était Fabien Pierrot qui en avait eu l'idée. Il était parti du constat, partagé par la présidente, d'un bureau exécutif de neuf membres lourdeau et trop peu imaginatif pour faire face aux exigences du prochain rendez-vous présidentiel. Trier et hiérarchiser les problèmes, définir une stratégie gagnante, supposait des discussions rapides et franches, gages de leur efficacité. 

L'idéal, lui avait-il expliqué dix jours auparavant, serait que tous les deux tranchent ces questions lors de ces tête-à-tête politiques qu'ils affectionnaient particulièrement. En même temps, sachant combien déjà leur relation exclusive provoquait d'irritations internes, il lui proposa d'élargir un peu le cercle, notamment à l'un des vice-président et à l'une des personnalités les plus populaires du mouvement.

L'idée et le mode d'emploi avaient plu à la présidente des Français d'abord. Elle avait expliqué la procédure à Loïc Apraud, réticent sur le principe mais soumis par avance. Puis elle avait littéralement convoqué sa cousine sans lui donner beaucoup d'explications complémentaires.

La critique de cette réunion, exprimée à l'instant par Fabien Pierrot, et dont pourtant il avait eu lui même l'idée, procura à Marianne Lepresen une profonde satisfaction intérieure. Elle lui permettait, en défendant le principe de ce rendez-vous hebdomadaire, de réaffirmer son autorité sur sa petite troupe. Elle lui montrait aussi la complicité et l'abnégation de son fidèle second, sa compréhension, si rarement prise en défaut, des vrais enjeux politiques et des subtilités de la vie d'appareil. Cette union de leurs esprits l'apaisait et l'aidait à supporter toutes les extravagances de l'action politique et de la vie publique, qu'il s'agisse de la disponibilité nécessaire, du travail indispensable sur de multiples sujets, ou encore du poids parfois insupportable d'une écrasante notoriété.
 "Tu as formellement raison, Fabien, lui répondit-elle avec une tendresse qu'elle aurait souhaité moins voyante, on pourra nous reprocher de ne pas respecter les règles, les statuts et je ne sais pas quoi encore. Je répondrai que je m'en fous, c'est clair? En l'état, nous n'avons aucune chance de gagner l'élection présidentielle et moi, je veux mettre toutes les chances de notre côté. Cela, je crois que personne ne pourra me le reprocher."

La jeune Mauricette tourna son regard vers Fabien Pierrot dont le visage ne laissait rien apparaître. Elle percevait, bien sûr, les qualités et le talent d'organisateur du vice-président sans lesquels, pensait-elle souvent, sa cousine se serait perdue dans le désordre et l'éparpillement, deux caractéristiques inscrites au plus profond de son caractère. Mais il ne lui déplaisait pas que, de temps en temps, il se fasse ainsi remettre à sa place, car c'est ainsi que, dans sa naïveté, elle percevait la scène. 

"Maintenant que c'est dit, reprit la présidente, concentrons-nous sur le fond. Que devons-nous modifier pour parvenir à gagner un second tour sur la base d'un excellent premier tour?"

"On le sait tous, on se l'est déjà dit cent fois", le coupa Loïc Apraud, avec dans la voix un gonflement las qui surprit tout le monde.

"Eh bien vas-y pour la cent-unième fois, et considère que c'est la première", répondit la présidente dont l'œil, subitement, était devenu noir.

"Nous savons tous que le plafond de verre, c'est le programme économique. Sur l'immigration, les Arabes, notre discours est au point, rodé, tellement diffusé dans l'opinion publique que nous n'avons plus besoin d'en parler. Sur les questions de société, Mauricette est catho-reac, toi libertaire, donc les gens ne savent pas très bien où on est, et c'est très bien comme ça..." 

Mauricette Lepresen, excédée de passer pour la réac' de service, ferma les yeux pour empêcher le seul mot qui lui venait à l'esprit, une insulte, de franchir ses lèvres.

"L'économie, c'est autre chose, enchaîna le vice-président, avec le sentiment routinier de celui qui a déjà beaucoup exposé son point de vue. D'une part, nous foutons la trouille à nos électeurs avec la sortie de l'euro. Ils nous aiment bien, mais pas au point de risquer d'être ruinés. Et par ailleurs, nous avons une vision gauchiste de l'économie qui détournent de nous des gens qui travaillent dans les entreprises, des cadres moyens ou supérieurs. Il aiment notre discours sur les étrangers mais ils pensent que nous nous comporterions comme des zozos si on se retrouverait à Bercy."

Marianne Lepresen explosa, pas tant à cause du fond que de la forme qui lui parut vulgaire et déplacée:

"Nous ne sommes pas des zozos, Loïc, évite les mots qui blessent. Je trouve que depuis quelque temps, tu intègres trop facilement les critiques de nos adversaires."

On sentait bien qu'elle se retenait, qu'elle était au bord de dire à son compagnon qu'il était un capitulard, soumis comme beaucoup d'autres, y compris chez les Français d'abord, aux diktats de la pensée unique. Elle se contrôlait pourtant, peut-être sous l'effet de ce mélange illégitime, mais tellement humain, de la vie publique avec la vie privée.

Fabien Pierrot, lui, n'éprouvait pas ces contraintes: 

"Tu sais Loïc, si nous disons aux Français que nous allons faire, à peu de choses près, la même politique que celle de Chirac, Sarkozy et Hollande, ils ne voteront pas pour nous. Si nous voulons gagner, nous devons proposer autre chose..."

"Oui, mais pas n'importe quoi", l'interrompit Mauricette Lepresen, avec le détachement que lui procurait le sentiment de ne rien devoir pour sa carrière à aucune des personnes présentes dans la salle.

"Mais Mauricette, répondit calmement son voisin, sortir de l'euro, ce n'est pas n'importe quoi. C'est la condition, la seule, qui permet de mener une autre politique. Sans cela, nous ne ferons que du bricolage et nous échouerons, comme ceux qui sont actuellement au pouvoir. Renoncer à proposer la sortie de l'euro, c'est renoncer à notre identité. Et si nous renonçons à notre identité, alors la conquête du pouvoir n'a pas beaucoup d'intérêt."

Un silence s'installa. Marianne Lepresen ne savait comment le rompre. Elle sentait confusément que son compagnon avait raison. Leur proposition de tout casser en Europe foutait la trouille aux gens, elle le pensait comme cela, donc elle ressentait la proposition comme un obstacle à la conquête du pouvoir.

Pourtant, elle admirait, non c'est trop fort, elle appréciait beaucoup le côté dogmatique de celui qu'elle défendait bec et ongles dans le parti. Elle jugeait Fabien Pierrot décidé, courageux et même, c'était un peu paradoxal, elle en convenait, il rendait les choses tellement difficiles avec ses propositions extravagantes, que la politique en devenait vraiment excitante. 

Sa difficulté à elle, dans l'instant présent, était de maintenir l'apparence d'un attelage uni à la direction du parti, alors qu'elle voyait bien, que tout le monde voyait bien, que ça tirait à hue et à dia. Son rôle de présidente, dans l'instant présent, était de formuler une position de synthèse afin de permettre à chacun de conserver l'espoir qu'il pouvait encore être entendu. Consciente de ses devoirs, mais démunie d'une réponse convaincante, elle se lança, chancelante:

"C'est un des points que nous devons encore analyser, nous le savons. Avec la sortie de l'euro, nous créons de l'incertitude, et si nous abandonnons la sortie de l'euro, nous n'existons plus. Pas facile..." 

Cette dernière expression arracha un début de gloussement à Mauricette. Tout ce tintouin de réunion secrète pour en arriver au constat que ce n'était pas facile, non vraiment, c'était stupide... Mais soit qu'elle ne l'ait pas entendue, soit qu'elle n'ait pas voulu l'entendre, ce début de gloussement ne détourna pas la présidente des Français d'abord de son propos:

"Nous devons travailler encore sur la formulation de cette proposition de sortie de l'euro. Nous devons mieux dire qu'elle ne sera pas immédiatement, qu'un référendum sera effectué, que nous prendrons toutes les précautions nécessaires pour garantir la sécurité financière de nos compatriotes. Vous êtes d'accord?"

Fabien Pierrot se sentit légèrement déçu par la conclusion, que Loïc Apraud de son côté avait à peine écouté pour l'avoir déjà tellement entendue, rejoignant mentalement, mais sans le savoir, l'état d'esprit de Mauricette Lepresen qui mourrait d'envie de regarder sa montre, tout en s'abstenant prudemment de le faire. 

"Bon, peut-on regarder maintenant le dernier sondage SOFRES qui donne quelques indications intéressantes sur l'évolution du vote chez les ouvriers et les retraités?"

Marianne Lepresen posa la question sur un ton enjoué. Elle semblait trouver la réunion utile et constructive. À seulement l'écouter, on aurait pu croire qu'elle se trouvait débarrassée d'un poids ou d'une angoisse et qu'elle avançait vaillamment sur le chemin du pouvoir qui s'offrait à elle.

Alors, parce que personne ne voulait briser son rêve, tout le monde se pencha sur les chiffres d'un sondage qu'ils connaissaient déjà par coeur et dont le seul avantage était de les éloigner d'une querelle qu'ils ne savaient pas comment résoudre.

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