Après l'émission de jeudi soir, gueule de bois à l'Elysee

Après l'émission de jeudi soir, gueule de bois à l'Elysee

 "Puisque le vrai nous est inaccessible, allons vers le vraisemblable" (Brutus)

Quand il lisait les dépêches diplomatiques qui s'entassaient devant lui, le président se penchait toujours vers l'avant, le coude gauche posé sur le bureau, la main plaqué sur le front, attitude caractéristique d'une grande concentration et d'une attention toute particulière à la tâche qu'il préférait dans sa fonction, la politique étrangère. Pourtant, ce matin du vendredi 15 avril 2016, alors que tout paraissait semblable aux autres matins dans ce bureau silencieux et surchargé de dorures, rien ne se passait comme à l'ordinaire. Assis dans sa position favorite, le président lisait mais n'enregistrait rien. Ses yeux balayaient les lignes, regardaient les mots, mais son esprit fuyait sans cesse vers les horizons abstraits et douloureux que dessine parfois un profond malaise intérieur. 

Un bruit sur la porte, puis son grincement, le firent tressaillir, bien qu'en apparence rien ne bougeât sur son corps et son visage. Il reconnut le pas vif, saccadé, de Grégory Geriau, le responsable de sa communication.

- Bonjour président. Bien dormi ?

Cette phrase était celle des jours ordinaires, prononcée sur le ton désinvolte qui était celui de ce trentenaire attachant, intelligent, aussi plein de ressources que d'énergie, brun, petit de taille, le cheveu court, qui avait mis son temps et sa passion au service du quinquennat finissant.

Le président répondit par un grognement que l'on aurait pu prendre pour un acquiescement mais qui, en vrai, n'était rien, ni oui, ni non, juste un grognement. Il avait mal dormi, et même presque pas dormi du tout, mais cela ne se voyait pas sur son visage car l'art de la dissimulation était tellement développé chez lui qu'il parvenait à tout masquer, même les marques de fatigue.

Il releva la tête et croisa le regard de son collaborateur:

- L'audience est faible. Seulement 3,5 millions de téléspectateurs.

L'annonce ne lui fit rien. Il le savait. Tout comme il savait qu'il n'avait pas été bon, la veille, dans cette émission sur laquelle lui et son équipe avait beaucoup misé. A un an de l'élection présidentielle, ce rendez-vous télévisuel avait été conçu comme la première étape d'une reconquête des cœurs et des esprits, détournés de lui après quatre ans d'exercice du pouvoir. Curieusement, sur le plateau, alors qu'il s'était déjà livré des centaines de fois à l'exercice, il s'était senti vidé, sans forces, mû seulement par l'habitude de ce métier qu'il pratiquait depuis si longtemps.

Le plus pénible était venu ensuite. Les courtisans habituels, Gregory Geriau, et encore lui c'était son métier, mais tant d'autres qui n'y étaient pas obligés, l'avaient félicité, loué, reprenant tel passage, ah là tu as été très bon... Et lui même acquiesçait ou laissait dire car il s'interdisait, par professionnalisme, de répondre: mais non, j'ai été nul, on le sait tous, c'est foutu, je ne pourrai pas être candidat.

Souriant et affable, c'était sa façon à lui d'enfouir sa sincérité, il ne s'était pas attardé au pot qui avait suivi. Arrivé à l'Elysée, il monta dans son appartement privé et se coucha, triste et seul, sa femme étant en province pour la présentation d'un documentaire qu'elle avait réalisé. Il ne trouva qu'un mauvais sommeil qui l'amena, au lever du jour, aussi accablé qu'il l'était au moment du coucher.

- Bon, et on dit quoi Gregory?

- On dira que compte tenu de l'état de l'opinion publique à ton égard, c'est un score honnête, dans la moyenne haute des émissions politiques. Tu as retenu et intéressé des téléspectateurs attentifs à la vie politique, à qui tu as pu expliquer l'action menée et sa cohérence. On va ajouter que tu vas faire beaucoup de médias désormais pour toucher tous les publics et que le score d'hier est un encouragement à le faire.

Un instant, le président fut distrait de sa morosité. Il leva les yeux. Ce jeune homme devant lui était un bouclier et un calmant. Tout partait de travers, les deux hommes le savaient bien, mais il tenait bon, et l'obligeait à faire de même.

- C'est bien Gregory, répondit-il d'une voix douce.

- Ton rendez-vous de neuf heures est là, reprit le directeur de la communication, et tu n'oublie pas notre réunion de calage à onze heures.

En un instant, il sortit de la pièce, sa mission achevée, déjà en route pour la suivante.

Frédéric Hunter se leva sans entrain, décidé à faire patienter son prochain interlocuteur, un général d'aviation fâcheux qui venait plaider pour un effort financier supplémentaire en faveur des militaires engagés sur plusieurs théâtres d'opérations en Irak, en Syrie, et demain peut-être en Libye. Il marcha jusqu'à la fenêtre et planta ses yeux dans l'herbe verte du parc, à la recherche d'un apaisement.

A bientôt 62 ans, il se sentait épuisé. Il avait conquis l'Elysée au terme d'une curieuse campagne, joyeuse d'une certaine manière comme le sont toutes les campagnes victorieuses, mais sans ressentir pour sa personne l'adhésion et l'amour que d'autres candidats avaient su susciter. Quatre ans et bien des épreuves plus tard, il percevait son échec, et discernait dans celui ci l'empêchement de solliciter un nouveau mandat. Il était donc parvenu à la fin de son parcours politique, et jamais la conscience de cet état ne lui était apparu aussi clairement que ce matin. Mais que faire, à part gérer la tristesse que procure toute échéance de cette nature à un homme, convaincu que plus rien désormais dans sa vie ne lui procurera des émotions d'une intensité comparable? Se plaindre serait stupide, arrêter tout inenvisageable. Donc, il fallait continuer avec, au ventre, le poids d'un destin à la fin piteuse.

Tout à sa rêverie triste, et sans plus réfléchir à son geste, le président se dirigea vers l'antichambre pour aller chercher son visiteur. Surpris, d'habitude les généraux de son espèce sont introduits dans le bureau par un huissier sans que le président daigne jeter un œil sur l'impétrant, le militaire analysa "in petto" cette attitude comme une marque de respect et en conçut un bel optimisme pour l'accueil de sa requête financière.

La réunion de "calage" prévu à onze heures se déroulait dans le bureau du secrétaire général, Jean-Paul Jirvet. Autour de ce dernier, se retrouvaient le responsable de la communication, Gregory Geriau, l'un des conseillers politiques du président, Brice Poudan, compagnon de tous ses combats politiques, plus deux ou trois autres artisans du fonctionnement de la lourde machine élyséenne. Le "calage" dont il était question consistait à passer en revue les principales activités du président pour les quinze jours à venir. Généralement, les participants profitaient de ce moment pour évoquer quelques questions suggérées par l'actualité du moment. Le président s'abstenait de venir lui-même dans cette réunion somme toute secondaire, mais il en avait pris l'engagement pour ce matin, en prévision d'un débriefing de l'émission de la veille.

Il salua courtoisement tous les hommes qui se trouvaient là, pas une femme, mais cela aucun ne le remarqua, puis s'assit à côté du secrétaire général, sur l'un des côtés de la longue table noire qui occupait l'espace devant les deux grandes fenêtres tournées vers le parc. Un léger soleil éclairait l'herbe verte et conférait à la lumière une agréable douceur printanière.

- Audience pas terrible mais bonne émission, attaqua énergiquement le secrétaire général.

La soixantaine passée lui aussi, le temps lui avait fabriqué un visage caoutchouté qui se déformait au gré des émotions et des contrariétés. Quatre années à ce poste exigeant avaient alourdi sa silhouette et pratiquement coupé son esprit de tout ce qui pouvait ressembler à la vie normale. A force de vivre les crises du monde et les convulsions de la société française, Jean-Paul Jirvet passait chaque événement au tamis d'un filtre dont personne ne possédait le secret de fabrication. Ainsi, quand il disait: "bonne émission", sans doute le croyait-il sincèrement, ce qui ne voulait pas dire qu'il s'agissait là de la vérité, mais plutôt qu'il était le seul de son espèce, en France, à le penser.

A la fois amusé et curieux, le président le relança:

- Pourquoi bonne émission?

- Parce que tu as pu dire cette phrase, Frédéric: ça va mieux... Ça va mieux... Personne d'autre que toi ne pouvait le dire. Alors ces connards de journalistes te tapent dessus ce matin. Ça va mieux, ça va mieux, où il vit ce type? Mais c'est la vérité. On avait prévu de le dire, tu l'as dit, et c'est très bien. Le reste ne compte pas...

Il s'arrêta un instant, excité par son propos, prit ses lunettes dans ses mains, ouvrit les branches, les referma, puis reprit:

- A part ça, tu as été moyen...

Lui seul pouvait dire des phrases comme ça...

- Mais tout le monde aura oublié. Ton "ça va mieux" inaugure une série. La croissance est là, la balance des paiements s'améliore, les investissements repartent, la consommation se tient. Il suffit que ce putain de chômage recule et ces mêmes connards de journalistes qui se foutent de toi ce matin te lècheront les pompes demain en disant que tu es un visionnaire.

Frédéric Hunter sourit. Le pessimisme dans lequel il était muré jusqu'ici commençait à se fissurer. A défaut de le convaincre tout à fait, l'argumentation lui plaisait. Ce n'est pas qu'il y croyait, c'est qu'il avait tout à coup envie d'y croire. Vraie ou fausse, elle lui donnait une raison d'espérer. Et il sut d'instinct qu'il fallait s'y accrocher, comme un nageur en perdition à la bouée que soudain lui tend un sauveteur.

Un instant, le président scruta le visage de son secrétaire général qui était déjà passé à autre chose, avec la vitesse de ceux qui ont encore mille tâches urgentes à effectuer. Il le regarda en se demandant s'il avait tenu ses propos uniquement pour le rasséréner, parce qu'il avait compris, les deux hommes se connaissaient si bien, l'état intérieur qui était le sien. Et puis, le président lâcha cette pensée, qu'il savait inutile.

En politique, telle était son expérience de quarante ans, questionner la sincérité des êtres et des situations est un embarras. Seul le combat compte, et les bûches qui l'alimentent, les vraies et les fausses. Il s'agit juste de distinguer entre les bonnes et les mauvaises, et d'utiliser les premières à bon escient.

Mentalement, il remercia son vieil ami pour l'aide qu'il venait de lui apporter. Peut-être s'enfonçait-il dans un chemin sans issue en continuant d'œuvrer comme si une nouvelle candidature élyséenne était possible, et plus hypothétique encore, un second mandat envisageable. Oui, peut-être... Mais l'argumentaire du secrétaire général lui avait rendu son aveuglement, et avec lui son enthousiasme. Se mentir est souvent nécessaire quand on marche sur les cimes du pouvoir. C'est même, parfois, la condition de l'exercice du pouvoir.

Frédéric Hunter posa sa main sur l'avant bras de Jean-Paul Jirvet. Il exerça une pression légère, hocha à peine la tête en affichant un petit sourire. Il se leva et prit silencieusement congé de l'assemblée, sans avoir dit un mot. Sa vie de président l'attendait et il allait s'y livrer pleinement, le coeur maintenant allégé.

Il savait que la nuit prochaine serait meilleure que la précédente. Oui, il avait été mauvais, hier soir, à la télévision. Mais il l'avait déjà presque oublié. 

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