Autopsie du cas Emmanuel Macron, météorite pour l’instant creux de la politique française

Autopsie du cas Emmanuel Macron, météorite pour l’instant creux de la politique française

SIGNE APHATIE - A nouveau, Emmanuel Macron sature la scène politique. Lève-t-il ou non des fonds pour son mouvement politique? Envisage-t-il de quitter le gouvernement? Prépare-t-il sa candidature pour l’élection présidentielle 2017? Est-il désormais en conflit avec François Hollande? 

Toutes ces questions, pour l’instant sans réponses, témoignent de l’intérêt que suscite le ministre de l’économie. Ses gestes sont scrutés, ses propos décortiqués, et dans cette France tellement désenchantée à l’égard de la politique et de ses acteurs, il figure comme une perle rare car l’espoir qu’il incarne n’est pas seulement le produit du rejet de ses pairs, mais bien le résultat d’un enthousiasme qu’il provoque et d’une attente qu’il nourrit.

Ceci est d’autant plus remarquable que, sans le vouloir, Emmanuel Macron cumule les défauts qui alimentent la rancoeur et la méfiance de l’opinion à l’égard des responsables politiques. Il est énarque dans un pays où l’énarchie est vécue comme une plaie. Il fut banquier, cocasserie du destin, quand les temps présents désignent la finance comme l’adversaire prioritaire. Il ne possède aucune expérience élective, alors même que toute la jurisprudence républicaine impose une longue et fastidieuse expérience locale avant d’imaginer prétendre à plus haute fonction élective.

Toutes ces tares ne sont rien pour Emmanuel Macron, ni un poids, ni un souci. Et le fait que l’on connaisse si peu de ses idées en matière de sécurité, de justice, d’Europe ou de politique internationale, ne change pas grand chose à l’affaire. Une part conséquente de l’opinion publique le regarde avec envie, désir même, et formule à haute voix le rêve de le voir président de la République.

Cet engouement a peu, ou pas, de précédent. Il a certes existé des « hommes providentiels » dans la démocratie, mais ils pouvaient exciper d’une expérience, d’un passé, de Gaulle par exemple, que le jeune Emmanuel Macron, 38 ans, ne s’est pas fatigué à fabriquer.

De ce point de vue, son succès apparaît comme une énigme, et les indices sont faibles pour tenter de la résoudre. 

Quels sont les atouts d’Emmanuel Macron, ses qualités les plus évidentes pour que tant d’électeurs paraissent les avoir perçus, et qui expliquent son succès? D’abord, c’est net, son positionnement, ni droite ni gauche, qui souligne le sentiment d’artificialité que ressentent depuis longtemps les électeurs. Il en découle une forme de pragmatisme qui séduit une partie importante de la population, lassée de toutes les expériences idéologiques qu’elle s’est infligée à elle même depuis 1981. En ce sens, Emmanuel Macron renouvelle l’offre politique. Sa seule présence est une promesse, et cela représente un atout extraordinaire s’il entend lutter vraiment contre les appareils et les partis qui, en France comme ailleurs, s’assurent l’exclusivité de l’offre politique.

Dans le cas spécifique d’Emmanuel Macron, une autre caractéristique doit être mentionnée, qui valorise et bonifie ce qui précède. Il s’agit de ce qui est rarement nommé et qui est pourtant essentiel: la séduction qu’il dégage, la confiance qu’il suscite sur sa seule mine, sa seule attitude, sa seule manière d’être.

Le ministre des finances est jeune, mince, vif, élégant. Dans un monde politique où l’expérience est valorisée, et l’ancienneté son corolaire, cheveux rares et ventre rond, sa prestance tranche et le démarque de la masse. D’une certaine manière, elle correspond à une recherche informulée de la psychologie française: l’espoir de la nouveauté, l’envie du renouveau. 

C’est ici qu’il faut situer l’extraordinaire tolérance dont fait preuve l’opinion publique à l’égard d’Emmanuel Macron. Sans rien savoir de ses idées, elle l’encourage dans ses projets. Etonnant, et pourtant réel.

De son côté, Emmanuel Macron fait preuve d’une aptitude très particulière. Il faut le regarder attentivement, lors de reportages télévisés, ou bien dans les émissions auxquelles il participe, ou bien encore sur les photos, éclairantes, que publient les journaux et les magazines.

L’homme apparaît toujours décontracté, souriant, et par dessus tout, c’est tellement rare, curieux des autres. Quand il dialogue avec quelqu’un, journaliste, responsable politique, citoyen croisé lors d’un déplacement, il pose sur son interlocuteur des yeux grands ouverts, habités par un regard attentif et enjoué, ou l’on perçoit nettement l’excitation que lui procure une intelligence et une rapidité de jugement si évidemment hors normes.

A l’observer, on comprend que pour Emmanuel Macron, chaque rencontre est un défi. Il attend, cela se voit, l’objection ou la question avec une envie intense d’y répondre et, par dessus tout, l’envie de convaincre.

Pour résumer tout cela d’un mot, le ministre de l’économie est un séducteur d’une race supérieure, celle des grands fauves, conscient de son pouvoir personnel et suffisamment désinhibé pour l’utiliser sans retenue. C’est cela qui lui confère cette apparente joie de vivre, ce bonheur existentiel si visible, attitude précieuse et rare dans un pays morose et triste depuis si longtemps. 

Cependant, la politique est un art subtil. On remarque, en l’exerçant, que les faiblesses d’un homme sont souvent inscrites dans ses plus grandes qualités.

Parce qu’il est un séducteur immense, Emmanuel Macron dévoile l’aptitude prodigieuse au narcissisme qui est la sienne. Peut-être intimement inquiet, peut-être avide de se rassurer, il multiplie les occasions de dialogue, d’explications, et finalement de mise en scène de soi même. Et souvent dans ces circonstances, il ne dit pas grand chose, parfois même presque rien. Voici un mois, c’est un exemple, il se présente, privilège rare même pour des responsables politiques de rang ministériel, sur le plateau du vingt heures de Laurent Delahousse, sur France2.

Quelle est son actualité? Nulle. La raison de sa présence sur ce plateau? On cherche encore. Du coup, le propos est creux, et l’intervention, à défaut d’être ratée, inutile. Ce que l’on saisit en revanche, c’est son plaisir d’être devant les caméras, et ce que l’on soupçonne c’est son besoin de se voir dans un miroir. Des failles qui l’ont amené à accepter la proposition dangereuse de Paris-Match: un couple, lui et sa femme, dévoré par l’ambition à la Une; une interview illégitime de son épouse à l’intérieur, agrémentée de photos personnelles hors de propos. Le piège d’une communication vide de fond et pleine de sens, celui du désir de paraître et de l’envie du pouvoir. 

Pour ce que l’on connaît de sa vie, nous savons qu’Emmanuel Macron adore le théâtre, où il figura en ses jeunes années, assure la légende, un acteur doué. Il a donc approché cette vérité qu’outre le talent, celui qui se risque sur les planches doit se doter d’un texte solide et profond, sans lequel il court le risque de voir sa prestation réduite à la prestance et au sourire, ce qui finira par lasser son public. 

Ce qui vaut au théâtre vaut à la politique. D’une certaine manière, nous avons tous assez vu Emmanuel Macron. Ce que nous voulons maintenant, et pour beaucoup de manière bienveillante, c’est l’entendre, afin de pouvoir l’écouter, et cesser enfin de le regarder.

S’il sature encore l’air et l’espace, que ce soit pour la bonne cause, la cause commune, et non plus pour la satisfaction d’incarner, encore une fois, l’exposition narcissique de la joliesse.

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Éloge du 49.3