Ça a chauffé lundi soir, à Matignon, entre le premier ministre et le ministre de l'économie

Ça a chauffé lundi soir, à Matignon, entre le premier ministre et le ministre de l'économie
© AFP

"Puisque le vrai nous est inaccessible, allons vers le vraisemblable" (Brutus)

Après tant d'alertes, le dernier sondage avait claqué comme un coup de fouet aux oreilles du premier ministre.
 
 Convoquez Mourzon pour 19 heures. Et ne venez pas me dire que son agenda l'empêche de venir.
 
 La secrétaire à qui il s'adressait ne répondit rien. Elle regarda l'heure, 15 heures, puis saisit son téléphone. Elle le connaissait par cœur, son patron, qui était reparti dans son bureau, et savait d'instinct dans quelle circonstance elle pouvait présenter une objection, et dans quelle circonstance il valait mieux s'en abstenir. Nous étions, à l'évidence, dans le second cas de figure.
 
 Assis à sa table de travail, longue, blanche, moderne, surchargée de dossiers et de journaux, Martin Vout ruminait sa colère. Chef du gouvernement depuis exactement deux ans, il subissait à la fois la fatigue et l'impopularité de sa tâche. Et là dessus, ce lundi 18 avril 2016, le sondage...
 
 C'était une de ces études d'opinion dont les instituts abreuvent le monde des médias et de la politique. Mais celle-ci détonait de ses semblables par les résultats apocalyptiques qu'elle promettait, un an pile avant l'élection présidentielle, à la majorité qui gouvernait le pays depuis mai 2012. Frédéric Hunter, le président sortant? Dans les choux, incapable de se qualifier pour le second tour, possiblement battu même par le candidat de la gauche radicale, un cas de figure inédit pour le parti socialiste depuis 1969, millésime de sinistre mémoire pour la gauche de gouvernement.
 
 Le pire pour Martin Vout, l'insupportable même, était contenu dans la réponse à la question suivante: si le président Hunter décidait de ne pas se représenter, hypothèse plausible vu la Berezina potentielle, quel serait votre candidat de gauche préféré? 28% des sondés choisissaient le ministre de l'économie, Étienne Mourzon, et seulement 14% Martin Vout, premier ministre.
 
 Tout dans cette photographie de l'opinion publique le révulsait: la hiérarchie cul par dessus tête, l'absence de reconnaissance du travail fait, voire du sacrifice consenti, et aussi la prime à l'ambition brute, presque vulgaire, de son ministre.
 
 
 Le téléphone le surprit dans ce bain d'aigreur.
 
 Monsieur le ministre sera là à 19 heures, j'ai bloqué une heure.
 
 Il raccrocha sans un mot, sans un merci, sans un sourire, tout entier à sa colère et déjà dans la tentative de la maîtriser, car il n'entendait pas dévoiler toutes ses cartes, ni toute sa rancoeur, dans son dialogue avec celui que, déjà, il regardait comme un adversaire.
 
 
 La voiture d'Étienne Mourzon franchit la porte de l'hôtel de la rue de Varennes, dans le VII° arrondissement de Paris, à 19 heures précises. Dans le monde à la fois codifié et débridé de la politique, il importait de n'être ni en avance, ni en retard. L'un comme l'autre comportait une mise en danger que personne ne pouvait évaluer avec précision, mais que tous évitaient soigneusement.
 
 Le ministre de l'économique se dégagea avec souplesse de la banquette arrière du véhicule. Mince dans son apparence, dynamique dans ses attitudes, il portait un costume d'un bleu profond dont les plis, veste et pantalon, étaient encore parfaits, malgré l'heure avancée de la journée. Ce détail avait son importance car il donnait l'impression, à tous ceux qu'il croisait, de se mouvoir sans peine ni dégâts dans l'univers rude qui était le sien, et c'est en apparaissant toujours frais et souriant, qu'il marquait les esprits et signifiait qu'il était unique, différent, donc naturellement porté vers les horizons les plus élevés.
 
 Distiller tout cela à même pas quarante ans, 38 pour être précis, était un tour de force dont Étienne Mourzon était évidemment conscient et même, plus que cela, fier.
 
 Le perron, puis l'escalier de l'hôtel Matignon, furent avalés au pas cadencé. Parvenu à l'étage, il entra dans l'antichambre, cligna d'un œil complice au militaire qui gardait la porte du premier ministre et comprit à son sourire qu'il pouvait entrer dans le bureau du patron.
 
 
 Martin Vout sentit sa présence avant même de le voir. Il aurait pu garder la tête baissé, le faire lanterner une seconde, mais il ne voulut pas jouer ce jeu, à la fois puéril et indigne d'eux, pensa-t-il
 
 
 Bonsoir Étienne, assieds-toi...
 
 Le ton était neutre, poli. Il disait la maîtrise, la concentration, ce que le ministre perçut pratiquement sur sa peau, et qui le raidit davantage qu'il n'aurait voulu.
 
 Que fais tu si Hunter décide de ne pas se représenter?
 
 L'attaque était simple, directe, dans la manière de ce premier ministre qui calculait tout et parvenait parfois à donner l'impression qu'il ne calculait rien.
 
 Tu es défaitiste, Martin. Le président est dans une grande difficulté, mais il se bat. Tu l'as bien vu, jeudi, lors de l'émission télévisée.
 
 Ne te moques pas de moi, Étienne. Tu sais comme moi le pétrin dans lequel nous sommes. Hunter ne redressera pas la barre, et puis s'il la redresse, nous verrons bien alors...
 
 Il marqua un temps. Il n'aimait pas la forme de dissimulation qu'affectait son ministre. Dans la politique, tout le monde dissimule. Les plus forts, pourtant, dissimulent la dissimulation et c'est par là que Mourzon lui apparaissait trop vert encore, trop directement mû par une ambition qu'il ne savait pas canaliser.
 
 La question que je te pose est la suivante: au cas où le président est bloqué, et tu as vu comme moi le sondage de ce matin, dans ce cas là, qu'est-ce que tu fais?
 
 Acculé, le ministre trouva une parade, faible, conforme à son esprit du moment, qui était  submergé par son interlocuteur.
 
 Et toi, que fais-tu?
 
 Moi, je me présente à la présidentielle.
 
 Vout était lancé, décidé à la franchise, prêt à la brutalité, et montrant par là même au jeune homme qui lui faisait face la faible considération qu'il avait pour lui.
 
 Cette présidentielle, elle sera perdue. Si le président ne peut pas y aller, ce n'est pas son remplaçant qui aura là moindre chance d'être élu. Mais il y a un ordre institutionnel. Je suis premier ministre. C'est moi qui devrait rendre des comptes, expliquer l'action menée, assumer le bilan. Personne d'autre n'aura la légitimité pour le faire.
 
 Pris sous l'avalanche, Étienne Mourzon manqua d'arguments, de réparties, de présence. Il en conçut un désespoir de sa propre personne, ce qu'il n'avait plus ressenti, peut-être, depuis le lycée.
 
 Martin Vout, lui, ne sentait plus rien. Il s'était promis de maitriser le flux qui circulait en lui depuis tant de jours, promis aussi de ne dire que le strict nécessaire et d'épargner à son visiteur le superflu, cette matière qui blesse et demeure entre les hommes comme la source de la haine. Oui, il s'était promis cela, et il venait de l'oublier.
 
 Tu sais Étienne, être populaire, poser dans Paris-Match avec sa femme, aller minauder devant un Anglais qui te regarde comme la réincarnation de Tony Blair, tout ça ne te confère aucune légitimité, aucune crédibilité, aucune respectabilité. Tu es populaire, c'est incontestable, mais la popularité, c'est du vide, du flan, du rien, et ce n'est pas avec du rien qu'on est candidat à l'élection présidentielle.
 
 Le ton était resté étrangement égal. Les mots coupaient, pas le son. C'était tout ce que le premier ministre avait pu sauver, l'apparence. Face à lui, son ministre était blême. Le sourire qui lui était une seconde nature s'était échappé, terrorisé, et il ne restait d'Etienne Mourzon qu'une enveloppe charnelle battue comme plâtre par un homme qui ne l'aimait pas.
 
 Tu vas trop loin, Martin, articula-t-il avec une surprise qu'il essayait de changer en colère. Tu es jaloux, et amer. Ce que tu as construit se dérobe. Matignon t'as vieilli, tu es obsolescent, et c'est quand tu me vois que tu en as le plus conscience. Je suis un miroir que tu ne supportes pas.
 
 
 Le premier ministre eut un geste de la main droite qui aurait pu servir à chasser une mouche, mais les mouches s'étaient cachées depuis longtemps. Il signifiait par là qu'il avait fini, qu'il avait dit ce qu'il avait à dire et que faire durer leur entrevue serait une perte de temps pour tous les deux.
 
 Étienne Mouzron comprit le message. Il en partageait la substance, et ce serait leur seul accord dans cette fin de soirée. Il se leva sans un mot, se dirigea vers la porte. A sa montre, qu'il regarda à la dérobée, il vit qu'il était 19h15. Une avoinée d'un quart d'heure, se dit-il. Il ne m'y reprendra pas, se dit-il aussi.
 
 Le premier ministre avait saisi une chemise verte placée devant lui et il étudiait attentivement les papiers qui se trouvait à l'intérieur. Il avait déjà presque oublié la scène. Jamais, il n'avait pu vivre sa vie politique sans se fabriquer des ennemis. Ce n'était pas qu'il aimait ça, non, il le faisait naturellement, comme un artisan consciencieux qui puise dans l'hostilité des autres l'oxygène qui lui permet de continuer à avancer.

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Qui est cet éditorialiste "antisarkozyste" acharné hier, et qui lâche Hollande aujourd'hui pour se rapprocher de Sarkozy ?
A l'approche de la présidentielle, grosse inquiétude chez Les Français d'abord...