Comment le débat sur l’euro montre que le Front national n’est pas prêt à gouverner

Comment le débat sur l’euro montre que le Front national n’est pas prêt à gouverner
© AFP

SIGNE APHATIE - Puisque la famille Le Pen est de sortie le premier mai, prenons le temps d’observer les contradictions qui la divise et qui affaiblissent la crédibilité du Front national. 

Il ne s’agit pas ici d’évoquer le conflit entre la fille et le père, conflit d’une certaine manière réglé par une formule de la première à l’égard du second: « Jean-Marie Le Pen représente un souvenir, pas un avenir. » Sec, méchant, dénué de tout sentiment filial, mais juste et vrai. Affaire classée.

Beaucoup plus intéressant demeure le débat économique qui divise les dirigeants du Front national, notamment sur le sort à réserver à l’euro, dans l’hypothèse où Marine Le Pen remporterait l’élection présidentielle de l’an prochain et se trouverait en situation, après les élections législatives, de gouverner la France.

La position de la présidente du Front national est connue. Favorable au retour de la monnaie nationale en France, Marine Le Pen affirme de manière constante que la sortie de l’euro sera rapide et décidée, après un dialogue avec nos partenaires européens, par un référendum qui pourrait se tenir environ six mois après sa prise de fonction présidentielle.

La contradiction la plus charpentée à l’intérieur du Front national est formulée par Marion Maréchal-Le Pen. Voici les propos qu’elle tenait dans Le Point, le 5 février dernier, propos rappelés par Le Figaro du 30 avril:

« L’euro n’est pas l’alpha et l’oméga de nos problèmes et sa suppression n’est pas non plus l’alpha et l’oméga de nos solutions. Nous devons mettre en avant bien d’autres réformes structurelles tout aussi indispensables et qui sont un préalable: le rétablissement de nos comptes publics, la réforme du droit du travail, la réforme du statut des fonctionnaires, la réforme fiscale, la simplification administrative. Quand ces réformes auront été accomplies, nous serons alors en position d’une sortie concertée de la zone euro sans nous mettre à la merci de nos créanciers. »

Cette déclaration est importante à plusieurs titres. Elle montre d’abord que sur ce sujet essentiel pour la France et son avenir dans l’Europe, il existe à l’intérieur même du Front national une pensée divergente, une pensée non anti-européenne, une pensée hors d’atteinte de tout compromis avec les tenants de la sortie rapide et non négociable de l’euro.

Quand une division aussi nette, sur des sujets aussi fondamentaux, s’exprime de manière aussi claire, alors on peut douter de la capacité du parti concerné à exercer le pouvoir tant la cohésion lui fait défaut, faute probablement d’avoir voulu, ou su, mener à son terme un débat difficile et potentiellement explosif.

La position de Marion Maréchal-Le Pen est d’autant plus redoutable qu’elle égrène une évidence soigneusement évitée par la présidente du Front national.

La sortie de l’euro, dit-elle, n’est pas l’alpha et l’oméga de nos solutions. C’est tellement vrai! Ne parlons pas des inconvénients du retour au franc. Concentrons-nous, comme nous y invite la députée du Vaucluse, sur son inutilité. 

Les maux de l’économie française sont nombreux. La charge fiscale, impôts directs et indirects, charges sociales, qui pèse sur l’emploi est l’une des causes fondamentales du manque de compétitivité des produits nationaux. L’alléger suppose de réduire les dépenses publiques, au niveau de l’Etat comme des collectivités locales, et de les réguler strictement dans le domaine de la,protection sociale. Un chantier majeur et stratégique pour la réalisation duquel la sortie de l’euro ne change strictement rien.

Ce qui rend les réformes difficiles en France, c’est l’obligation d’en mener plusieurs, toutes essentielles, simultanément. Ceci est le prix à payer pour des actions structurelles sans cesse différées depuis vingt ans. Ainsi, il faut en même temps que l’allègement du coût du travail, compensé pour partie par une baisse des dépenses, veiller à préserver un niveau de recettes suffisant pour ne pas accroître les déficits et augmenter, dans le budget de l’Etat, la charge de la dette. Ceci suppose une action fine, pragmatique, planifié sur un temps assez long, et finalement assez contradictoire avec la tension et la crise qu’installer aient une sortie rapide de l’euro. 

Toujours dans les changements nécessaires, la complexité et la rigidité du marché du travail appellent des décisions particulières, monnaie unique ou pas. Même raisonnement pour les déséquilibres importants de la protection sociale qu’un retour au franc ne résoudra pas comme par magie. On pourrait ajouter le quasi délabrement du secteur public, EDF, SNCF notamment, qui croulent aujourd’hui sous le poids de dettes considérables, et qui ne savent pas comment financer des investissements inévitables demain. Euro ou pas, le problème devra être traité. Sans compter les besoins dans les secteurs régaliens comme la police, ou la justice proche de l’agonie, sans parler de l’éducation nationale ou de l’hôpital. Et là encore, la monnaie à peu à voir dans l’histoire.

Écrivons tout ceci autrement, puisque les propos pertinents de Marion Maréchal-Le Pen nous invite à le faire. Le pays est dans un état déplorable, dont la description est systématiquement minorée par les aspirants au pouvoir. Pour ne parler que du dernier en date, François Hollande a mis son quinquennat en danger dès le premier jour car il n’a pas construit son raisonnement et ses propositions sur la réalité de la situation qu’il aurait à gérer.

D’une certaine manière, Marine Le Pen et Florian Philippot font de même. Par dogmatisme d’une part, et d’autre part par obligation de se différencier des partis de gouvernement, les deux têtes pensantes du Front national font de la sortie de l’euro le point névralgique de leur action, sans comprendre – ou reconnaître – que ceci ne résoudra rien, ou si peu, des problèmes de la France. 

Et puis, comme pour leurs prédécesseurs, tous deux minorent les difficultés et les obligations inhérentes au pouvoir. Peut-être ne les connaissent-ils pas. Peut-être pensent-ils, c’est un mal français, que la volonté suffira à surmonter les obstacles. Éternel aveuglement de la politique hexagonale que nous payons terriblement cher.

Il est significatif de voir, dans ce débat interne au Front national, qu’une jeune femme, au caractère pas encore totalement figé par les jeux d’appareils et les ambitions personnelles, alertent ses compagnons de combat sur le nécessaire réalisme dans la gestion du pouvoir, et les incite à l’abandon des dogmes et des postures. 

Ce débat autour de l’euro, les formes qu’il prend, les fractures qu’il révèle, est essentiel. Le vieux Front national s’y accroche, car c’est sa singularité, et Florian Philippot, pièce rapportée dans la famille, ne peut pas l’abandonner car c’est la seule chose qu’il partage avec l’extrême droite, et qui le relie à elle. 

Pour Marion Marechal Le Pen, l’approche intellectuelle de la politique est différente. Elle ne cultive pas le fétichisme de l’euro car ses satisfactions idéologiques sont ailleurs: le conservatisme des mœurs, le catholicisme militant, un rapport ambigu à la République et peut-être à la démocratie, la dénonciation de l’immigration. Du coup, le discours économique se veut plus réaliste, et plus classique aussi en regard du reste de la droite.

Pour l’instant, l’autorité de Marine Le Pen, l’absence totale d’alternative à son leadership, camoufle la faille profonde et dangereuse qui traverse le Front national. Cette dissimulation tiendra-t-elle jusqu’à la campagne présidentielle? C’est l’un des Charles de la politiques: elle est pleine de surprises.

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