Un petit mensonge du Figaro-Magazine pour dézinguer le pape

Un petit mensonge du Figaro-Magazine pour dézinguer le pape
© AFP

Le Pape François ne le sait pas, mais il a déçu, et troublé, le Figaro Magazine.

Chic et bourgeois, Le Figaro Magazine se trouve au carrefour exact de toutes les droites, sans en rejeter aucune. Catholique et conservateur, l'hebdomadaire réunit chaque semaine les signatures prestigieuses du courant culturel qui domine aujourd'hui le débat politique national, et que l'on peut présenter comme les hérauts de la France rance. La formule éditoriale rencontre un certain succès et permet à ses lecteurs de renforcer, semaine après semaine, leurs certitudes.

 

C'est cette harmonie que le Pape est venu troubler, le 16 avril dernier quand soudain, en visite sur l'Ile de Lesbos, en Grèce, il lui a pris la fantaisie d'embarquer avec lui douze réfugiés Syriens et de les ramener au Vatican. Par ce geste, le Pape voulait rappeler à tous les catholiques leur devoir de générosité et d'assistance envers les pauvres et les déracinés. Et s'il jugeait bon de le rappeler, c'est justement parce que nombre de croyants, soit la peur, soit l'égoïsme, se détournent des migrants et de leur misère.

 

Parmi d'autres, les lecteurs du Fig-Mag se trouvent exactement dans la cible: chrétiens, oui, et aussi oublieux du devoir de charité envers les migrants. Ceci représente évidemment un problème pour le journal dans le traitement de cette actualité. Comment, quand on est à 100% papiste et à 100% contre l'accueil des migrants, oui, comment condamner le geste sans incriminer l'auteur? Comment préserver le pape tout en critiquant l'attitude?

 

Questions difficiles dont la résolution ne pouvait échoir qu'à un esprit supérieur, capable d'effectuer en même temps un choix et une synthèse, soit l'équivalent simultané, en gymnastique, de la roue et du grand écart.

 

L'homme de cette situation porte un nom: Guillaume Roquette, et occupe une fonction: directeur de la rédaction du Figaro-Magazine. C'est à ce titre qu'il signe l'éditorial de l'hebdomadaire du vendredi 22 avril, intitulé: "La parabole des 12 migrants."

 

Sa première phrase est une interrogation: "En ramenant avec lui de Grèce douze migrants syriens, le pape François est-il sorti de son rôle?" Et pour y répondre, Guillaume Roquette choisit d'abord la compréhension du geste papal.

 

"Quand il embarque des migrants dans son avion, François met strictement en pratique l'amour du prochain auquel est appelé tout catholique, amour d'autant plus gratuit qu'il s'applique en l'occurrence a des musulmans. François s'est donc conduit en autorité spirituelle, traduisant par des actes l'idéal de sa foi."

 

On pourrait croire, à la lecture de ces lignes, qu'il n'existe pas meilleur chrétien sur terre, ni meilleur exégète des gestes du pape, que Guillaume Roquette. Pourtant, dans un deuxième mouvement, l'éditorialiste remet sèchement François à sa place:

 

"Malgré tout son ascendant moral, le pape n'a pas vocation à servir de modèle aux gouvernants européens. Le christianisme n'est pas l'islam: la distinction entre le politique et le religieux, entre Dieu et César, est un principe constant en Occident. Et c'est tant mieux."

 

Bel éloge de la laïcité. Et relativement nouveau pour ce magazine qui a applaudi, naguère, les prélats de l'Eglise postés à la première ligne des cortèges opposés au mariage pour tous.

 

Vient enfin le moment de la conclusion pour Guillaume Roquette, une conclusion suffisamment apaisante pour des lecteurs effrayés par les audaces du pape, et néanmoins déculpabilisante pour des chrétiens potentiellement troublés par son geste:

 

"Nous n'avons pas à avoir honte de notre politique vis-à-vis des migrants. L'Europe en a déjà accueilli un million l'année dernière, quand la plupart des pays musulmans, parfois richissimes, leur fermaient obstinément leurs portes. Nous ne pouvons pas, au risque de déstabiliser durablement nos sociétés, accueillir tous les réfugiés - de culture et de religions différentes des nôtres - qui rêvent encore d'entrer en Europe."

 

Ici, le travail est d'orfèvre. L'important, bien sûr, consiste dans ce rappel de la ligne, le risque supposé de déstabilisation que feraient peser ces hordes de migrants si, par malheur, elles arrivaient en France. Mais pour conserver un semblant de démarche chrétienne, un soupçon de générosité vis-à-vis de ces populations en détresse, l'éditorialiste introduit un petit mensonge, oh trois fois rien, qui lui permet de dessiner le cercle carré nécessaire à la tranquillité de ses lecteurs.

 

Vous ne l'avez pas remarqué, ce mensonge? Il est vrai qu'il est subtil: "l'Europe, écrit Guillaume Roquette, a accueilli un million de migrants l'année dernière."

 

Faux, évidemment. Ce n'est pas l'Europe qui a accueilli un million de migrants, c'est l'Allemagne, et c'est très différent, évidemment, l'Allemagne seule, sans l'aide de la France, ni de personne, l'Allemagne seule et pratiquement contre tous.

 

D'ailleurs, cette Allemagne, les avocats de la France rance qui sévissent dans le Figaro Magazine lui ont réglé son compte, déclarée coupable d'une folle inconscience dans sa folle générosité, accusée de donner le mauvais exemple et de créer un appel d'air en faveur des réseaux mafieux.

 

Et pourtant, avec le geste du pape, tout change. Ce million de réfugiés, réputé effrayant hier, devient acceptable, et mieux, utile puisque l'objectif, désormais, c'est de dévaloriser l'initiative folle et dérangeante de François.

 

Certes, pour parvenir à ce résultat, le directeur de l'hebdo a dû se fendre d'un petit mensonge. Mais ce n'est pas très grave car, comme le disent les bonnes familles, celles qui justement lisent le Figaro-Magazine, Dieu reconnaîtra les siens.

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